Manuel Hermia - Salut Cédric et Alain. En mars 2012 vous allez faire la double
tournée Jazz Tour / JazzLab Series avec votre quartet Collapse. Comment est né le groupe ?

Alain Deval (batterie) - Cédric, Lieven van Pee (le 1er contrebassiste de Collapse) et moi jouions déjà ensemble dans un autre groupe et, aux répétitions, pendant les pauses, on en profitait pour jammer à trois. Comme cela se passait bien entre nous,
on a décidé de se voir en dehors et on a créé un trio. Ensuite, une année et quelques concerts après, on a invité le trompettiste Jean-Paul Estiévenart. C'était à l'occasion de mon examen final au Jazz Studio, j'ai appelé Jean-Paul pour qu'il se joigne à nous. Je l'avais rencontré via le groupe The Wrong Object. On s'y était croisé lors d'un concert, lorsque moi j'arrêtais et lui commençait dans ce groupe. J'avais juste joué une fois avec lui et j'avais vraiment envie de l'inviter dans Collapse.

Manu - Au fait, pourquoi le nom "Collapse" ?

Cédric Favresse (saxophone) - On cherchait un nom qui sonne un peu comme la musique. Mais, à part l'aspect "explosif" et "fort" du terme, il n'y a pas vraiment de signification particulière.

Manu - Votre line-up est identique à celui du quartet d'Ornette Coleman et est assez répandu dans la musique free. C'était une volonté au départ d'avoir une formule harmoniquement libre ou est-ce complètement accidentel ?

Alain - C'est vrai qu'avec ce line up on nous compare souvent au quartet d'Ornette, mais ce n'est pas spécialement une formule que l'on cherchait au départ. Cela s'est fait par hasard. Nous avons démarré en trio et puis en quartet et nous sommes
restés dans cette formule parce qu'elle nous a plu. On a simplement commencé comme beaucoup de groupes en jouant des standards, puis des compositions, et au fur et à mesure, nous avons développé notre son. Cela s'est mis en place
naturellement, sans aucune volonté de suivre une référence ou une orientation de départ.

Cédric - Nos thèmes et compositions sont d'ailleurs assez éloignés de ce que l'on peut entendre chez Ornette. Maintenant, c'est sûr que ce genre de musique nous inspire et dans nos solos, nous nous en rapprochons parfois, mais dans l'ensemble
nous en sommes assez éloignés.

Manu - Quelles sont les références qui vous nourrissent le plus ?

Alain - On écoute beaucoup de musiques différentes. Pour ma part, cela va du jazz,  au classique, en passant par le rock expérimental et les musiques électroniques. Maintenant, quand je compose, je fais un peu une synthèse de tout ce que j'ai
écouté sans plus me tracasser de savoir quelle étiquette on va mettre sur notre musique. J'essaie juste de faire les choses de la manière la plus intègre possible. Globalement, je veille à ne pas trop fermer et complexifier l'écriture pour favoriser
l'interaction, l'interprétation et l'improvisation. Notre objectif est d'avoir le jeu le plus naturel possible et que les thèmes se fondent dans un jeu organique libéré du poids des arrangements. C'est à ce moment que l'on peut vraiment parler d'un groupe. La musique est ce qu'elle est parce qu'elle est jouée par des gens qui ont développé entre eux une complicité et une interaction particulière.

Cédric - On écrit en général des thémes relativement simples, d’inspiration très diverses. C'est un matériau de base qui nous parle et qui laisse la place à chacun pour s'exprimer au sein du groupe. Notre musique se construit ensuite au fil du temps en s’inspirant de nos improvisations. Par exemple, il arrive qu'après avoir joué une de mes compositions pendant deux ans, il y ait tout d'un coup une super idée qui surgisse et qu'on intègre alors au morceau. Au fil du temps et des improvisations, les compositions deviennent plus précises et plus concrètes. C'est le groupe qui structure la musique.

Manu - Les compositions sont principalement de vous deux ?

Cédric - Au début tout le monde composait un peu. Mais maintenant, c'est Alain et moi qui composons et gérons le groupe. Nous avons trouvé un bon équilibre. C'est une force d'être à deux, parce que mener un groupe seul, je crois que cela peut
être parfois très lourd et amener des tensions. C'est plus motivant et enrichissant à deux car nous avons des approches complémentaires et pouvons mieux répartir les tâches.

Manu - Vous fonctionnez comme un "vrai" groupe, ce qui est plutôt rare en jazz où il y a une véritable culture du leader accompagné de sidemen.

Cédric - Oui, et d’ailleurs, on nous demande souvent qui est le leader du groupe. Même si c’est Alain et moi qui « coleadons » le groupe, composons, et cherchons les dates de concert… Jean-Paul et Yannick ont une place très importante. En 6 années d'existence, nous avons développé une interaction propre que nous ne pouvons pas avoir avec tout le monde. Contrairement à ce qui se fait souvent en jazz, c’est très difficile pour nous de remplacer un musicien pour un concert. L'esprit de groupe, c'est aussi laisser à chaque membre la place pour pouvoir s'exprimer et s'investir.

Alain - C'est très important pour nous de développer un son de groupe. On se connaît de mieux en mieux et il y a une confiance entre nous. Quand je compose, je sais que je n'ai pas à laisser trop d'informations car le groupe emmènera de toute
façon la musique dans une direction qui me plaira. Et parfois, elle est surprenante. Par exemple, je viens de retrouver sur mon disque dur une composition électronique que j'avais écrite il y a trois ans avec des synthés et des boîtes à rythmes. Je l'ai
ressortie pour Collapse, et elle prend une tournure inattendue.

Manu - Et au niveau du retour extérieur, cela se passe bien ?

Alain - On n'a pas à se plaindre. Tout en ne faisant pas de concessions avec notre musique, nous avons des dates et des gens qui nous soutiennent comme le label Igloo, les Lundis d'Hortense et JazzLab Series. C'est motivant.

Cédric - C'est vrai que ces soutiens, ce sont à chaque fois des petites surprises qui nous tirent vers l'avant et nous donnent envie de faire les choses sérieusement.

Manu - Au-delà de la musique, est-ce qu'il y a des valeurs véhiculées au sein de Collapse ?

Alain - Pour moi, l'aspect liberté est très important. On a déjà tellement de contraintes dans la vie, que dans la musique je n'ai pas envie de tout cadenasser. Je préfère que cela reste un échange.

Manu - Vous avez un bon retour du public ?

Alain - Oui, on est parfois très surpris de la diversité du public.

Cédric - C'est vrai qu'on se lâche souvent sur scène et après coup on se demande ce qui a pu se passer dans la tête du public. On se dit qu'on a peut-être un peu « exagéré ». Mais la plupart du temps, on est étonnamment surpris par l’ouverture du public par rapport à notre musique.

Manu - Est-ce que vous avez aussi un public de votre génération qui vous suit ?

Cédric - Je ne sais pas vraiment. Ces derniers temps nous avons principalementjoué dans des lieux tous publics. Le type de public dépend beaucoup du lieu et de son ambiance.

Manu - En dehors de Collapse, vous avez d'autres projets dans lesquels vous êtes forts impliqués, ou est-ce le projet phare qui prend toute votre énergie ?

Cédric - J'ai joué avec d'autres groupes, mais pour l'instant Collapse est vraimentmon projet principal.

Alain - Pour le moment je suis aussi occupé avec Skiv. C'est un trio expérimental qui mélange sans complexes toutes sortes d'influences : rock, dub step, hip hop, jazz…On joue principalement des compositions de Jérémy Michel, le guitariste. Mais c'est un autre travail, car l'utilisation de l'électronique amène la contrainte du jeu avec les machines. Nous avons passé des nuits à bidouiller des synthés, que nous avons ensuite samplés pour pouvoir improviser avec et les mêler à notre jeu acoustique.
Dans Collapse, nous essayons de plus en plus de ne pas se poser de questions par rapport aux styles. D'ailleurs, on se réjouit d'enregistrer un deuxième disque. Ces derniers temps, il y a une nouvelle dynamique dans le groupe et on a hâte d'avoir un
nouvel enregistrement qui soit plus représentatif de ce que l'on fait actuellement. On a déjà pas mal composé et on espère que l'on pourra le sortir à nouveau sur le label Igloo.

Manu - Pouvez-vous présenter les deux autres comparses de Collapse. Vous avez notamment depuis peu une super nouvelle contrebassiste...

Cédric - Oui, Yannick Peeters. On se sent vraiment bien avec elle. Elle s'est bien intégrée et elle nous tire dans la bonne direction. Son jeu colle bien avec celui d'Alain.

Alain - Oui et elle ne cadenasse pas la musique. Elle laisse aller les morceaux là où il faut tout en ayant un jeu très solide, ce qui fait que nous pouvons nous aventurer très loin sans jamais nous perdre. Elle joue un rôle très important à ce niveau. Elle a
aussi une très bonne gestion de l'espace. Elle est présente tout en laissant beaucoup de place. C'est très gai pour jouer.

Manu - Et pour toi Cédric, qu'est ce que ça fait de jouer avec l'ami Jean-Paul ? Au début en trio, tu avais toute la place pour toi, comment se passe le partage de cette liberté avec un deuxième souffleur ?

Cédric - Avec deux souffleurs, les thèmes ont beaucoup plus de force et d'impact, même quand nous les jouons à l'unisson. Pour les solos et les improvisations, on se laisse bien entendu des moments où chacun peut s'approprier un peu plus l'espace,
mais globalement nous interagissons souvent ensemble. Nous avons deux styles d’improvisation forts différents et au début ce n'était pas toujours facile. Maintenant on n'hésite plus du tout à jouer ensemble dans des modes de jeux très différents
plutôt que de se coller l’un à l’autre. Cela crée des univers sonores que j’aime beaucoup. C'est très gai d'apprendre à se connaître et à exploiter et mélanger nos différences. Jean-Paul est un partenaire de haut niveau. J'apprends beaucoup de ce
qu'il joue.

Manu - Cédric et Alain, merci, il ne nous reste maintenant plus qu'à aller vous écouter voltiger en concert !

01 février 2012 sowarex