Manu - Salut Fabien. En avril, tu viens jouer avec ton trio pour le Jazz Tour des Lundis d'Hortense, peux-tu nous parler de ce projet ?

Fabien - C'est un trio avec Bart De Nolf et Bruno Castellucci que j'ai initié il y a 4 ans. Nous avons joué ensemble pour la première fois lors d'un stage de jazz organisé à Taipei par un musicien qui était venu suivre des cours dans ma classe du Conservatoire de Bruxelles. Quand il est reparti à Taiwan avec son diplôme en poche, il a créé un stage annuel et il m'a invité pour y enseigner. J'y suis allé 5 fois consécutivement. La première année, j'étais le seul belge aux côtés d'autres professeurs hollandais et américains et puis, petit à petit, d'autres compatriotes ont participé à l'aventure dont Bart et Bruno. Comme toujours dans ce genre de stage, on demande aux professeurs de donner un concert, et nous avons joué en trio. Ca c'est très bien passé, et dans l'avion du retour, Bruno a évoqué l'idée que l'on continue cette formule. Je l'ai pris au mot et j'ai commencé à écrire. Comme à ce moment-là, je jouais beaucoup plus de la guitare acoustique que de l'électrique, j'ai écrit spécifiquement en pensant au son de cet instrument et à la technique avec les doigts qui permet un jeu beaucoup plus harmonique. Nous jouons donc uniquement mes compositions et le son de la guitare acoustique est l'élément central.

Manu - D'où t'est venue cette envie de mettre ce son spécifique en avant ?

Fabien - En fait, quand j'ai commencé à écrire pour ce projet, j'ai réalisé que ce qui me touchait le plus dans la musique, c'était le son de la guitare acoustique. Je deviens complètement fou quand j'entends un bel accord joué sur cet instrument. Même si c'est un accord classique, sans tension, ça me tue quand il est bien exécuté. J'avais envie de faire partager cette passion au public. Pour mettre cet élément en valeur, j'ai composé en essayant d'avoir à chaque fois une mélodie harmonisée que je joue avec le plus beau et gros son possible. C'est la raison pour laquelle je joue avec les doigts. C'est jouable avec un onglet, mais c'est plus difficile et le résultat n'est pas aussi convaincant.

Manu - Tu t'inspires de certains classiques du trio jazz avec guitare ou au contraire tu essayes de t'en échapper ?

Fabien - Je m'inspire de la tradition du jazz, mais pas spécialement du trio avec guitare. Je connais d'ailleurs peu de trios avec guitare et aucun avec guitare acoustique. J'essaye de rester proche d'une écriture traditionnelle. C'est un choix que j'ai fait suite à une expérience passée. En 2000, j'avais monté un quartet avec Roman Korolik, Laurent Mercier et Jozef Dumoulin. Nous jouions une musique qui était je pense très intéressante mais aussi très compliquée. Nos morceaux étaient des performances à la fois musicales et "sportives". J'avais écrit la musique en fonction des spécificités de chaque musicien. Je savais ce dont ils étaient capables et j'avais envie de mettre ça en valeur. Et puis, je me suis rendu compte que quand un musicien était malade ou quittait le groupe, tout le projet tombait à l'eau… Du coup, pour ce trio j'ai composé un répertoire relativement facile à lire et à jouer. Les structures des morceaux sont classiques : 32 mesures AABA ou parfois 34 mesures avec certains aménagements. Si un de mes "accompagnateurs" n'est pas disponible, ce n'est pas insurmontable de le remplacer.

Manu - Tu parlais tout à l'heure du son, c'est de sa qualité et de sa couleur que tu t'inspires pour composer ou c'est plutôt d'une idée mélodique ?

Fabien - Je pars souvent d'une combinaison entre l'harmonie et la mélodie avec pour but de faire ressortir le plus possible le son de la guitare acoustique et le swing.

Manu - Tout à l'heure tu parlais de technique aux doigts et du plectre, de guitare acoustique et électrique… dans ton parcours, tu as abordé tous ces éléments ?

Fabien - J'ai surtout travaillé la technique du plectre, notamment pendant toutes mes années d'études.

Manu - Et maintenant, tu passes à la guitare acoustique jouée aux doigts, pourquoi ? C'est une vraie question de guitaristes, les lecteurs nous en excuserons… (rire)

Fabien - Au départ, comme la plus part des guitaristes, j'ai commencé à jouer sur une guitare acoustique folk. Puis, je suis passé à l'électrique parce que tout le monde en jouait dans le jazz. Par la suite, l'Âme des Poètes m'a engagé pour remplacer Pierre Van Dormael qui était parti. Pierre avait imprimé sa marque dans le groupe à la guitare acoustique et je me suis dit que c'était l'occasion de ressortir la mienne. Avec le temps, et au fur et à mesure de cette collaboration, j'ai redécouvert cet instrument et j'ai eu envie d'approfondir le jeu aux doigts que je n'avais pas beaucoup développé dans ma jeunesse. Maintenant, je ne sais plus me détacher de cette passion, même si je reprends mon plectre de temps en temps pour certaines choses qui y sont plus adaptées.

Manu - En dehors de ce trio, tu joues aussi dans d'autres groupes et tu es aussi professeur…

Fabien - Oui, j'enseigne la guitare jazz à mi-temps au Conservatoire flamand et à mi-temps au Conservatoire francophone de Bruxelles.

Manu - Un vrai Belge ! (rires)

Fabien - Oui ! Je suis un des derniers liens entre la Flandre et la Wallonie, en dehors du roi et de quelques autres… (rires). Au niveau des projets musicaux, il y a deux groupes avec lesquels je joue beaucoup : l'Âme des Poètes et mon trio. Il y a aussi d'autres formations avec lesquels je joue moins, mais qui ne sont pas spécialement moins importantes pour moi. Comme par exemple, le quartet d'Olivier Collette avec Phil Abraham et Jan De Haas. C'est un groupe avec lequel j'adore jouer. Olivier écrit très bien et la guitare acoustique peut s'épanouir dans cette musique. En dehors du jazz, j'accompagne aussi quelques chanteurs et chanteuses de chanson française, très souvent dans des formules duo guitare acoustique et voix. Ca me plait beaucoup car je peux m'éclater en essayant d'aller chercher le beau son de la guitare.

Manu - Une des particularités cet instrument, c'est qu'il est très polyvalent, il peut jouer en avant plan ou en accompagnement, et selon la position occupée la fonction de l'instrument change terriblement. J'imagine qu'en trio ce doit être une grande liberté pour toi d'avoir toute la place.

Fabien - Oui, mais à la fois, j'ai envie que Bart et Bruno prennent leur place aussi. Ce qu'ils font, mais parfois avec un peu de retenue...

Manu - Vous venez de sortir un deuxième disque sur lequel il y a deux invités.

Fabien - Oui, il y a John Ruocco à la clarinette, qui a fait un travail formidable et qui fera la plupart des concerts du Jazz Tour avec nous. Et, il y a Thibault Dille, un jeune accordéoniste très doué.

Manu - Tu peux nous présenter Thibault Dille en quelques mots, d’où vient-il ?

Fabien - Il a suivi quelques cours de jazz à l'académie d'Evere du temps où j'y enseignait encore, et puis il a fait tout le cursus jazz au Conservatoire flamand de Bruxelles. Je crois qu'il y a eu cours avec Diederik Wissels. Il a terminé ses études il y a un an et a obtenu le Toots Thielemans award, qui est la récompense attribuée au meilleur élève de l'année.

Manu - L'accordéon, c'est aussi une texture particulière, tu as pensé à ça en composant ou tu voulais juste des personnalités avec des couleurs individuelles ?

Fabien - Je voulais des textures qui ne soient pas trop connotées jazz et qui préservent l'équilibre acoustique du projet. Si j'avais eu recours à une trompette et à un saxophone harmonisés comme pour un quintet de jazz traditionnel, le projet aurait perdu de sa spécificité.

Manu - Tu es aussi arrangeur ?

Fabien - Je fais parfois de petits arrangements, notamment pour un chanteur avec qui je suis en train d'enregistrer un disque, mais je ne me définirais pas comme "arrangeur". Je sais juste ce qu'il faut faire pour qu'un groupe sonne. Je compose, mais l'écriture en jazz, c'est tout de même riquiqui comparé à l'écriture en musique classique.

Manu - Au niveau de la composition, tu essayes d'envisager des nouvelles pistes ou tu restes dans la tradition ? Je sais par exemple que tu utilises parfois des influences africaines...

Fabien - J'ai donné des stages sur le continent africain et ça ne m'a pas laissé indifférent… Mais, globalement je compose dans la lignée du jazz classique tout en essayant de le faire à ma manière.

Manu - Que recherches-tu à travers ton activité musicale ?

Fabien - C'est un peu bateau de répondre ça, mais c'est le bonheur. Dans le jazz, j'entends souvent que "plus la musique est libre, mieux c'est". J'ai parfois l'impression que la liberté doit être l'objectif ultime à atteindre. Pour moi, ce n'est pas le cas. Tout comme la technique, l'écoute… la liberté est simplement un moyen pour essayer de toucher l'émotion. Je m'intéresse justement beaucoup au son car, pour moi, c'est une piste pour essayer d'atteindre une certaine profondeur d'émotion sans avoir recours aux gammes, à la technique ou à l'improvisation, mais simplement en jouant une seule note. Je donne d'ailleurs souvent cet exercice à mes élèves. Je leur dis que c'est l'exercice du dimanche matin parce qu'il ne faut pas mettre son radio réveil. Il faut juste se réveiller naturellement, rester les oreilles fraîches, prendre son instrument et jouer une seule note. Une seule ! Mais ça doit être la bonne... A ce moment là, généralement mes élèves rigolent doucement, s'inquiètent de ma santé mentale et me demandent : "Oui mais, laquelle? Ce doit être un Do ?". Je dis que je n'en sais rien, mais qu'une fois qu'ils auront fini de la jouer, ils sauront si c'était la bonne ou pas.

Manu - C'est très zen comme démarche, c'est une façon d'aller à l'essentiel ?

Fabien - Oui, si on veut. J'essaye que cette note soit le plus profondément possible en accord avec ce que je suis quand je la joue. Cela implique qu'il faut y arriver en étant dépendant de tout ce qu'il y a autour de soi et en l'acceptant. Pour moi, c'est plus important que la liberté. Par exemple, je sais que la musique que je compose n'est pas très révolutionnaire. Mes mélodies ne sont pas choquantes, intellectuelles ou radicalement nouvelles et je les joue presque à chaque fois de la même manière, car ce que je recherche c'est la qualité de la note. Si je parviens à avoir cette note juste, alors je suis heureux. Si en plus j'entends qu'à côté de moi Bart ou Bruno jouent aussi la note qui va me permettre d'aller encore un peu plus en profondeur, alors je me sens en phase avec eux, et j'essaie de leur rendre la pareille. Cela demande une grande écoute à la fois intérieure et entre nous. Pour moi, c'est différent de la liberté. Quand j'entends des gens qui se revendiquent de la liberté à tout prix, j'ai l'impression qu'ils sont prisonniers de ce besoin de liberté. Ce qui est plutôt paradoxal.

Manu - La liberté peut -être dans différents endroits, dans le son, la forme, l'intention, la note, l'harmonie... Toi, on pourrait dire tu la prends dans l'émotion, c'est ce avec quoi tu remplis la note.

Fabien - À ce sujet, je me souviens d'un master class stupéfiant du guitariste Sylvain Luc. Pour illustrer son propos, il avait pris la mélodie de "Frère Jacques". Il l'a d'abord jouée simplement puis, il nous a expliqué que l'on pouvait aussi la jouer d'une autre manière. Il la rejoue de cette nouvelle façon, mais sans rien changer ! Sans ajouter d'accord, sans jouer plus fort ou moins fort… Par contre, il avait mis une telle dose de présence dans chacune de ses notes qu'on en était tous stupéfaits. Ça m'impressionne beaucoup et c'est ce que j'essaye d'explorer. A ce titre, mon trio est un projet qui me tient très fort à cœur et avec lequel j'ai vraiment envie de faire un bout de trajet. Avec l'Âme des Poètes, j'ai vu à quel point c'était bénéfique de rester avec la même équipe sur le long terme. Tu finis par sentir l'autre mieux que quiconque et à réagir à ce qu'il fait parfois avant même qu'il le fasse.

Manu - C'est vrai que quand tu veux travailler dans l'intention et à l'intérieur des notes, tu as intérêt à poursuivre un travail avec les mêmes personnes. Tous les groupes qui ont fait l'histoire du jazz, que ce soit le quintet de Miles, le quartet de Coltrane, les grands trios de Bill Evans, Keith Jarrett ou Brad Meldhau… ont été des groupes stables qui ont travaillé sur la longueur. Depuis combien de temps jouez-vous ensemble avec l'Âme des Poètes ?

Fabien - On va fêter les 20 ans du groupe et cela fait 18 ans que je joue avec eux. On a enregistré 6 CD's et donné plus de 500 concerts. Je ne sais pas si on aura une aussi longue collaboration avec mon trio, mais en tout cas j'ai déjà prévu un troisième disque avec à nouveau peut-être quelques invités.

Manu - Tu as d'autres projets ?

Fabien - Parallèlement au trio, je suis en train de mettre sur pied un répertoire de standards que j'ai aménagés pour la guitare acoustique solo. Tous les exposés des thèmes sont précisément écrits et je me garde juste une part d'improvisation sur les grilles d'accord des morceaux. J'ai déjà pu tester ce projet en concert et au final, ces canevas pourtant très prédéfinis me laisse une liberté encore plus grande pour travailler le son.

Manu - En guitare, et comme pour le piano, il existe une véritable culture du solo.

Fabien - Oui, mais très peu en guitare jazz. A part Joe Pass, je ne connais pas beaucoup d'autres guitaristes qui ont tenté l'expérience. Les répertoires pour guitare solo sont surtout associés à la musique classique et au finger picking.

Manu - Quand pourrons nous t'entendre dans cette formule ?

Fabien - Je dois encore préparer 3 - 4 morceaux et puis je pourrai envisager d'enregistrer le tout en studio. Comme j'avance très lentement, ce ne sera pas avant juillet.

Manu - Bonne chance avec ce nouveau projet !

Fabien - Merci.

07 février 2011 sowarex