Le maître guitariste nous livre ici un témoignage de sa jeunesse aux côtés de Jacques Pelzer et Bill Frisell, son amour pour la musique et la guitare, ses grandes amitiés musicales et des clefs pour écouter son dernier disque "Parachute" et une ou deux anecdotes... en tournée avec les lundis d'hortense (jazz tour) en janvier 2011 avec son quartette, à la guitare acoustique.

Jacques Pirotton Interviewé par Toine Thys Bruxelles, septembre 2010

Nom: Pirotton
Prénom: Jacques
Naissance: 1955
Instrument: Guitare
Formation: autodidacte, séminaire de Jazz à liège
Groupes actuels: Jacques Pirotton quartet, Kieran Fahy / Jacques Pirotton duo, Jacques Pirotton / Roby Glod Duo, PiwiZ trio, al Orkesta, Chris mentens Jazz van

A Joué et/ou enregistré entre autres avec Serge Lazarevitch, Jacques Pelzer, Richard Rousselet, Steve Houben, Guy Cabay, Jean-pierre Gebler, Michel Herr, Félix Simtaine, Freddie Deronde, Jon Eardley, Garrett List, Barney Wilen, Michel Graillier, Pete Yellin, Lennart Johnson, Chet Baker, Dave Pike, John Thomas, Octurn, Benoît Vanderstraeten, André Charlier, Erwin Vann, Hugo Read, Jacques Stotzem, Stephan Pougin, Robert Jeanne, Brussels Jazz Orchestra, Jean-Pierre Catoul, Phil Abraham, Sal la Rocca...

DISCOGRAPHIE
En tant que leader / co-leader :
Jacques pirotton quartet "Parachute" (Igloo - 2009)
Phinc.. (pirotton - Houben Incorporation)
"old Woes new Wail" (alone Blue - 2005)
steve Houben / Jacques pirotton / stephan pougin "We can't stop Loving you" (Igloo - 1998)
Jacques pirotton trio "soty" (1992)
Jacques pirotton trio "Jokari" (1989)
Jacques pirotton + artline "Labyrinthe" (1988)
J. pirotton / Jacques pelzer duo "happy Few" (1984)

En tant que participant (les plus récents) :
al Orkesta "Where are we now ?" (mognomusic - 2009)
piwiZ trio "PiWiZ trio" (Home records - 2009)
phil abraham "Jazz Me Do 2" (alone Blue - 2007)
Kurt van Herck "Le Mariage" (Klara - 2006)
Guy Cabay "on the Jazz side of my street" (Igloo - 2005)
phil abraham "Jazz Me Do" (lyrae records - 2003)
sal la rocca "Latinea" (Igloo - 2003)
Kenny werner / the Brussels Jazz Orchestra "naked in the cosmos" (Jazz'n pulz - 2003)
Jean-pierre Gebler Belgian all stars "Meggie" (Gam - 01) Octurn "round" (w.e.r.F. - 2000)
Fabien Degryse "hommage à rené thomas" (Igloo - 1997) ...

New cd Parachute (Igloo - IGl 205 - 2009)

Bonjour Jacques. Comment as-tu appris le jazz ?

Bonjour Toine. Par moi-même et aussi surtout via le séminaire de jazz au Conservatoire de Liège dans les années 70. Mais, quand je joue cela reste avant tout très instinctif.

Et c'était comment le séminaire de jazz ?

Super. Très convivial entre les profs et les élèves. Il n'y avait pas tous ces examens, concours, inscriptions… C'était très ouvert. tu venais au cours ou pas. Ce qui fait que normalement j'avais une heure de cours individuel par semaine avec Bill Frisell, mais au final j'en avais souvent trois ou quatre… parfois des élèves ne venaient pas, moi j'étais là, je frappais à la porte et je rentrais dans la classe. Bill ne regardait pas à l'heure et parfois on passait l'après-midi ensemble. Je ne suis pas sûr que ce soit ça qui est très important dans l'apprentissage, mais c'était tout de même bien. Je crois qu'aujourd'hui dans les écoles, tout est minuté...

Et à Liège, il y avait beaucoup d'effervescence au niveau du jazz ? c'était notamment l'époque de Jacques Pelzer…

Tant qu'il y a eu Jacques pelzer, il y avait des petits gigs un peu partout. On a écumé les cafés, clubs, salles de concert de liège. lui savait susciter ça. Je crois aussi qu'aujourd'hui les organisateurs de concerts ne veulent plus prendre de risques. Ils veulent être sûrs que ça marche. a l'époque ils se lançaient sans trop savoir: "On prend un duo, on payera autant. et si jamais ça ne marche pas, la semaine d'après ça marchera…". Ils ne faisaient pas trop attention à parfois perdre un peu d'argent, puis une autre fois en gagner beaucoup plus. C'était plus sympa.

Et Bill Frisell, qu'est ce qu'il faisait à Liège ?

Rien ! (rires) Frisell est arrivé ici avec le groupe de Steve Houben "Mauve Traffic". Un groupe que Steve avait formé à Berklee à Boston avec quelques musiciens de là-bas. Puis il est rentré en Belgique avec le groupe qui était composé de Bill Frisell, Kermit Driscoll, Michel Herr, Greg Badolato et Vinnie Johnson. A son retour, avec Henri pousseur, le directeur du Conservatoire de liège, ils ont ouvert le séminaire de jazz. C'était vraiment les premiers cours de jazz. Bill Frisell est resté en Belgique un an et demi. Je suis arrivé au séminaire sans trop savoir ce que c'était et cela m’a plu. En journée, je voyais Bill au cours et puis le soir j'avais l'occasion d'aller l'écouter dans des petits concerts qu'il donnait dans la région de liège. Forcément c'était pratique, je pouvais lui demander ses morceaux au cours d'après, et il m'écrivait les partitions. C'était intéressant. Je crois que cela se passe encore un peu comme ça maintenant.

J'ai l'impression qu'à cette époque il était plus facile d'être en contact avec des musiciens étrangers. Des grands solistes qui voyageaient en europe et prenaient des sections rythmiques locales pour quelques concerts…

Oui, c'est peut-être vrai. en tout cas avec Jacques Pelzer c'était plus facile parce qu'il connaissait vraiment tout le monde. Il était par exemple très ami avec Chet Baker et chaque fois qu'il venait en europe, il passait chez Jacques. Je l'ai rencontré quelques fois là-bas. Mais j'ai aussi vu arriver des musiciens comme Stan Getz, Lou Bennett… et puis parfois on jouait chez Jacques ensemble. D'autres fois, on avait un gig au café en face et puis Chet débarquait. Il y a une fois où Dave Liebman s'est aussi joint à nous. Ou encore le trompettiste Jon Eardley qui m'appelait parfois pour des concerts. la maison de Jacques Pelzer, c'était vraiment un centre autour duquel plein de musiciens gravitaient.

J'ai écouté le disque "Happy Few" de Jacques Pelzer, moi qui ne connaissais pas bien sa musique, ça donne une super idée de ce que lui et toi faisiez à l'époque.

A cette époque-là, j'ai beaucoup écouté Jim Rainey, René Thomas… pour apprendre justement. Mais quand j'ai commencé la guitare fin des années 60, j'étais surtout branché par des groupes de rock et puis, dans les années 70, j’ai découvert John Mc Laughlin (mahavishnu), Larry Corryel, Philip Catherine… et déjà John Scofield, John Abercrombie... et puis beaucoup d’autres. le jazz "standard" est venu surtout avec le séminaire où j'ai beaucoup appris avec Bill Frisell, Steve Houben et Michel Herr qui donnait de très bons cours d'arrangements. Il expliquait comment fonctionnait cette musique, les standards… puis quand Jacques Pelzer m'a appelé pour des concerts, j'ai forcément écouté tous ces standards et je suis rentré dedans.

Qu'est-ce que tu aimes faire à côté de la musique ?

Ben tu sais, j'ai des enfants, une grande maison, et je m'en occupe. Je n'ose pas le dire, mais j'ai un potager. Je suis un peu quelqu'un de la campagne. L'esprit des années 70, plutôt vivre à la campagne qu'en ville. C'est très différent maintenant, les musiciens veulent absolument vivre en ville. A l'époque on n'était pas comme ça, il y avait toujours une sorte de relent des années 60. mais je n'ai jamais été hippie ! sinon…

Ton amour pour le foot t'est venu d'où ?

Ben écoute, j'ai un fils qui fait du foot ! Et comme il joue bien et qu’il marque souvent, tous les clubs de foot du coin me paient un jus de groseilles et alors… Coupez ! (rires)

Est-ce que tu as une anecdote à nous raconter ?

Oui, par exemple avec Lou Bennett, l'organiste qui jouait avec René Thomas. Le jour d'un concert de Stan Getz à liège, le voilà qui débarque chez Jacques Pelzer. Il faut voir le mec, un grand noir, mince qui débarque avec une Citroën Ds avec dedans son orgue Hammond et sur le toit un lesslie. On a dû tout sortir de la voiture parce qu'il avait peur qu'on le vole. Jacques lui dit: "Y a pas besoin. Y a pas de vols ici". rien à faire, il fallait sortir son machin. Il y avait une drôle d'ambiance, un peu loufoque. On va voir le concert et après dans la loge de stan Getz je vois Jacques Pelzer qui était assis avec son bonnet africain, son attache de sax qui pendait toujours et qui mangeait une banane en tenant Lou Bennett par la main. Avec Stan Getz qui était occupé avec des journalistes. Une photo ! Il fallait faire une photo !

Est-ce que tu ne penses pas que le jazz s'est complexifié aujourd'hui ?

Oui, la musique est peut-être devenue plus difficile. Le niveau instrumental est monté, entre autres à cause des écoles. Par exemple, quand je vois certains guitaristes qui sortent du Conservatoire, je n'avais pas ce niveau-là quand j'ai commencé à jouer avec Jacques pelzer. mais j'avais peut-être plus l'habitude de jouer, parce que j'avais déjà beaucoup d'expérience à ce niveau.

En parlant de musique plus complexe. tu as aussi joué avec octurn, notamment sur le disque "ocean". J'avais trouvé que c'était une belle collaboration. C'est magnifique ce que tu joues sur cet enregistre- ment. comment s'est passée cette expérience ?

C'était très nouveau pour moi. Je crois que c’est Kris Defoort qui m’a fait rentrer dans le groupe. J'ai eu peur quand je suis arrivé à la première répète. Ils étaient tellement nombreux. mais cela s'est très bien passé. Je me suis vraiment bien entendu avec Nicolas Thys et Stéphane Galland. C’était une musique assez compliquée, mais il y avait tellement d’enthousiasme de la part de chacun pour faire sonner ce truc. J'ai aussi joué sur le disque suivant, "round". mais à cette époque, je n'osais pas encore faire tout ce que j'ai fait par après à la guitare électrique au niveau des expérimentations, de l'utilisation de pédales… Je pense notamment à l’album "Old woes new wail" du groupe Phinc.. avec Steve Houben ou le groupe al Orkesta de Joe Higham avec qui on a enregistré un très bon disque intitulé "where are we now ?". malheureusement on ne joue presque jamais.

Est-ce que tu écoutes des musiques d'aujourd'hui ?

Oui, mais il n'y a rien de précis qui me vient à l'esprit. Forcément avec mes enfants, j'ai écouté pas mal de trucs. notamment du rap qui me cassait un peu les pieds.

Ton prochain projet, ce sera un projet rap ?

Ouais, super ! tu veux m'engager ? (rires) Il y a aussi des groupes rock/pop que j'aime mieux, comme Coldplay. Slipknot, ca me fait rigoler, tant qu'à faire du rock violent… autant faire ça. Mais c'est pour déconner. Ca me fait juste marrer…

et des guitaristes ?

Globalement, j'aime bien tout ce qui est sincère. Je regarde aussi parfois sur youtube des vidéos de Paul Motian, il invite toujours plein de bons guitaristes comme Steve Cardenas, Ben Monder, Kurt Rosenwin…et d'autres dont je ne connais pas les noms. Ils ont une approche différente du son. J’écoute aussi pas mal de musique traditionnelle irlandaise. Je travaille avec le violoniste Kieran Fahy avec qui on vient d’enregistrer un album en duo. Alors dans les guitaristes, il y a par exemple Dennis Cahill, Arty mc Glynn.

Paul Motian joue aussi avec le guitariste Jacob Bro. Peux-tu nous parler de ton dernier disque "Parachute" ?

C'est un disque éminemment acoustique… Ce projet est né au départ d'un duo avec Fabrice Alleman. Un duo en bois, guitare acoustique et clarinettes. On a joué quelques fois, sans jamais enregistrer. Par la suite, j'ai recroisé le bassiste Benoît Vanderstraeten. On s'était perdu de vue pendant quelques années et on a eu envie de rejouer ensemble. J'ai contacté Jan De Haas à la batterie et le quartet est né. On a enregistré une démo sur laquelle il n'y avait qu'un morceau acoustique, le reste était à la guitare électrique. J'aime bien tout ce qui est sincère. Comme on trouvait le morceau acoustique vraiment bien, on a décidé de faire tout le disque comme ça. C'est assez original, j'aime bien aussi la clarinette basse. Cela donne une couleur particulière, un peu comme si c’était le trio, guitare, basse, batterie et un instrument intrus.

Ta musique est variée et assez virtuose, et ce qui m'a également frappé c'est qu'elle est plutôt joyeuse. ce n'est pas courant dans le jazz qui aujourd'hui à un "mood" plus sombre...

J'essaie d'être triste, mais je n'y arrive pas…

Tu ne regardes pas les bons films (rires). Est-ce qu'il y a des musiciens avec qui tu joues qui sont des co-équipiers de toujours ?

Je pourrais citer, le trio avec André Charlier et Benoît Vanderstraeten, même si ça fait très longtemps que je n’ai plus joué avec André. On a enregistré trois disques. le premier disque est en quintet et la musique est un peu influencée par John Scofield et Mike Stern que l'on écoutait beaucoup au début des années 80. Par la suite, on a continué et sorti deux disques en trio. André et Benoît au départ, c'est des copains de la région. J'ai besoin de jouer avec des amis. Je ne sais pas faire de casting. Evidemment, il y a aussi Steve Houben qui était mon professeur au séminaire. Cela s'est passé un peu comme avec Jacques Pelzer. Il m'a invité chez lui. On a joué un peu, puis il m'a invité pour un concert, un deuxième… et 30 ans après on joue toujours ensemble ! Forcément il y a une connexion qui se fait. En fait, on a le même humour et on a la même autodérision. Pour moi c'est très important. Quand tu fais un concert, des fois tu te plantes, il y a toujours un moment où tu as une hésitation. Il faut le prendre avec dérision. Ce n'est pas très important, ce n'est jamais qu'un moment. tu ne peux pas t'énerver sur l'autre qui lui aussi peut se tromper, ni te renfermer sur toi, en te disant : "Hou, je me suis trompé". Avec Steve, on a la même réaction au même moment. Heureusement, parce que… Coupez ! (rires). Je n'ai pas très bien connu Chet Baker, on a jammé une fois ou l'autre chez Jacques Pelzer où il venait jouer avec nous quand on avait des concerts en duo, mais je voyais bien qu'entre eux deux il y avait aussi cette connivence au niveau de la dérision.

Pourquoi fais-tu de la musique ?

Au départ, je voulais jouer du piano, mais chez moi, il n'y avait que les guitares de mon père. Dont notamment une électrique que j'ai commencé à gratouiller. Je suppose qu'intellectuellement et émotionnellement, avec cet instrument j'ai pu extérioriser des aspects de moi-même que je ne pouvais pas dire avec des mots. C'est pour ça qu'on fait de l'art. Pourquoi est-ce qu'on fait des peintures, des films…? A part les grosses productions pour rapporter de l'argent. Pourquoi est-ce que Hitchcock a réalisé "les Oiseaux" ? sans doute pour exprimer des craintes, des phobies…

et si tu n'avais pas la musique ?

J'aurais peut-être fait autre chose, mais… je serais mort depuis longtemps, au propre ou au figuré. C'est un truc qui me tient, tu vois. Emotionnellement. J'ai vraiment besoin d'être avec une guitare. même simplement pour moi à la maison. J'ai toujours l'impression d'inventer, même si c'est un truc que j'ai déjà joué ou de la musique écrite. J'ai besoin de ça. La guitare c'est aussi très géographique, c'est un schéma. C'est comme les gens qui jouent aux échecs. Quand ils atteignent un certain niveau, ils ne savent plus s'en passer. Il y a tellement de dessins, de combinaisons… que ça en devient beau, il y a une certaine esthétique qui s'en dégage. J'ai vraiment besoin d'être avec ma guitare.

Source: Lundis d'Hortense.

07 décembre 2010 sowarex

Traduction