Par Jacques Dulieu

Collapse (IGLOO New Talents IGL 219), 2010
Collapse
A l’instar de celui d’Ornette Coleman, ce quartet sans piano, donc sans soutien harmonique, n’a pas choisi la facilité. Cédric Favresse au saxophone alto et Jean-Paul Estiévenart (Django d'Or 2006 dans la catégorie Jeune Talent)) à la trompette prennent beaucoup de libertés avec leurs compositions originales qui n’en sont pas moins habilement conçues et très diversement colorées. Entre les intonations « klezmer » de Erupcja, les tourneries hypnotiques de Bustani et le post-bop lumineux de The Rain, les seules constantes de cette musique restent sa fraîcheur, sa fougue, son imprévisibilité et son étonnante inventivité. Composée du batteur Alain Deval et du contrebassiste Lieven Van Pee, deux jeunes musiciens disponibles et ouverts à d’autres expériences comme l’électro ou le rock progressif, la section rythmique incandescente porte très haut les interactions fluctuantes des deux solistes qui rebondissent et ricochent sur le tempo élastique. Parfois, la musique frôle l’atonalité mais sans jamais s’y complaire : on retrouve toutefois ici la même vision libertaire que défendent Jeroen Van Herzeele et, plus récemment, Ben Sluijs qui furent par ailleurs les professeurs de Cédric Favresse, l’un au Conservatoire de Bruxelles et l’autre au Jazz Studio. En dynamitant les conventions comme sur Berbère Motion, le quartet retrouve aussi les vertus des transes primitives, renouant avec une magie antique qu’il croise avec une approche moderniste, réinsufflant ainsi une part de mysticisme et de sacré dans un monde musical certes ébranlé par sa dématérialisation mais toujours dominé par le profit. Pour moi, Collapse aurait pu sortir sur Impulse au début des années 70 : il porte en lui la même ferveur contagieuse que les albums de ce label mythique tandis que sa polyphonie cuivrée, portée par un phrasé incantatoire, exhale un souffle haletant. Après avoir remporté le Concours du Jazz Marathon dans son édition 2007, Collapse a attendu trois ans avant d’enregistrer ce premier album éponyme, point de départ brillant et étonnamment mature d’une discographie future qui s’annonce d’ores et déjà passionnante.

Manuel Hermia - Manolo Cabras - Joao Lobo : Long Tales And Short Stories (IGLOO IGL 224), 2010

Long Tales and Short Stories

Manuel Hermia (saxophone alto, soprano et ténor, flûte, bansuri), Manolo Cabras (contrebasse), Joao Lobo (batterie) L’Esprit Du Val, Le Murmure De l’Orient, Rajazz…. Tous les disques de Manuel Hermia ont une histoire qu’il se plaît parfois à raconter lui-même. Ce n’est d’ailleurs pas tant pour expliquer en détail sa musique que pour lui donner un sens et esquisser les grandes lignes qui ont présidé à sa genèse. Long Tales And Short Stories est un album dédié à la liberté. Personnelle d’abord puisque le saxophoniste y pousse l’enveloppe à la limite du jazz, jetant à tous vents ses états d’âme en une intense autobiographie musicale, déstructurant et recomposant les mélodies au hasard de ses connexions neuroniques. Collective ensuite car, comme le suggère Manuel Hermia à travers une citation de Jean-Paul Sarte, la liberté individuelle n’aurait aucun sens si elle ne prenait aussi en compte celle des autres. Liberté et solidarité deviennent ainsi complémentaires, la liberté du soliste rencontrant celle de ses auxiliaires n’est plus une limite mais un tremplin vers l’infini. The Color Under The Skin en est une magnifique illustration : la contrebasse de l’Italien Manolo Cabras et la batterie du Portugais Joao Lobo déroulent sous les volutes envoûtantes du leader un tapis rythmique aux couleurs miroitantes qui reflète leur propre entendement de la composition. L’échange se produit et la musique respire, vit, bouge, plongeant à l’occasion dans une douce folie partagée. Ce n’est pas pour autant qu’elle soit chaotique ou inaccessible. Bien au contraire, les abstractions qu’elle véhicule montrent une exemplaire fluidité qui procure à l‘auditeur une impression de fraîcheur et d’ouverture sur le monde. Pourtant, elle apparaît aussi vulnérable, mutant parfois en une plainte évocatrice de paysages émotionnels propices à une réflexion intérieure. Ecoutez par exemple Rajazz ≠5+6 : ce soprano qui se plie et se déplie sur lui-même en d’infinies variations essaie de dire quelque chose à propos de John Coltrane que les mots ne pourront jamais traduire. Il existe entre les plages de cet album un fil transparent qui les relie et les ajuste en une longue suite spontanée dont s’échappent par miracle de petites pièces courtes, jouées à la flûte ou au bansuri, comme autant de bulles de spiritualité. Au cœur de cet environnement parfois planant, il faudra aussi compter avec un Crazy Motherfucker au groove mordant, avec un Major Ornette pétri dans la pâte Colemanienne et avec un Rajazz ≠1 court, rugueux et atonal. Mais ce n’est là que quelques aspérités dans la jazzosphère autrement épanouie et quasi cosmique de Manuel Hermia.

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19 décembre 2010 sowarex

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